A partir du 19 octobre, Jean-Paul Charles expose ses étranges tableaux à l'Atelier du 6bis.
Nous l'avons interrogé sur sa "démarche" et sur sa vision de la peinture, mais pas seulement.
Interview exclusive!
Olipo : Tu présentes pour cette nouvelle exposition toute une série de peintures intitulée « Paysages privés ». Mais, par
définition, rien n’est plus ouvert, plus accessible à tous qu’un paysage ! Que ce cache-t-il derrière cette antinomie ?
Jean-Paul Charles : Disons que ces paysages me sont personnels, mais qu’ils sont à la fois universels.
Rien n’est plus personnel qu’une vaste étendue vide que l’on peuple à sa guise, mais rien n’est plus commun. Je mes suis rendu compte qu’en contemplant un paysage, les gens y percevaient
des choses très différentes et surtout y mettaient des choses très personnelles. Le paysage est neutre, vois-tu, accueillant la plupart du temps. C’est de l’espace à
disposition.
J’ai essayé de conserver ce style neutre dans ma peinture, totalement académique par certains côtés, afin de préserver
l’imaginaire de chacun.
O : Tes visions sont loin d’être neutres !
J-PC : C’est un point de vue. Je place le spectateur à un endroit stratégique, puis c’est à lui ensuite de faire un travail
d’appropriation. Quand tu regardes de nos jours un paysage de Poussin par exemple, le sujet te semble anecdotique. Il ne t’atteint plus. Ce qui est intéressant c’est la lumière, les
arrière-plans, ou un brin d’herbe, etc… Le sujet est toujours un prétexte, même si c’est un prétexte fascinant.
Pour moi, l’important est le voyage que peut faire le spectateur dans le tableau.
O : Ta peinture est très réaliste, tu mélanges collages, photos et peinture ; le résultat est troublant, on ne sait plus par
moment si on a affaire à une photo ou à un tableau. C’est si important pour toi le réalisme ? Tu pourrais faire davantage voyager les gens dans l’abstraction,
non ?
J-PC : Soyons objectif : l’abstraction n’est pas la meilleure façon de dire les choses. A partir de l’instant ou l’on choisit de
s’exprimer, il faut le faire dans un langage compréhensible, et si possible compréhensible par le plus grand nombre. Le réalisme, ou plutôt l’apparence de réalité, est nécessaire à l’élaboration
d’un langage visuel acceptable. Oui, c’est un mal nécessaire ! Le fait que je le pousse à l’extrême par le biais de la photographie et de l’académisme ne signifie pas pour autant que
ces images aient une réalité très solide…
O : On sent bien là l’héritage du surréalisme dans ton œuvre…cette sorte de corruption du réel qui amène au dérèglement de l’image.
On pense en regardant tes tableaux à Max Ernst, Magritte ou Tanguy. Ce sont des peintres qui t’ont influencé ?
J-PC : Qui m’ont corrompu ! Bien sûr ! La filiation est évidente, bien que je pense que le surréalisme soit mort et
enterré. L’époque actuelle n’est plus aux mouvements dans la peinture, mais à une sorte d’individualisme anarchique mondial. C’est assez étrange, et inquiétant par certains côtés, mais c’est
aussi une chance, une liberté nouvelle qui nous est offerte. Internet y est pour beaucoup…
Je reviens aux influences : les peintres que tu cites sont de grands peintres, c'est-à-dire qu’on peut puiser indéfiniment dans leur œuvre. Chaque
fois que je regarde un Picasso, même si je le connais bien, j’y trouve des choses nouvelles que je n’avais pas perçues. Peu importe que Picasso soit cubiste ou Ernst surréaliste. Tous les grands
peintres ont ce côté intemporel.
En ce qui me concerne, je ne pense pas faire du surréalisme tardif, j’ai d’autres sources aussi, comme la bande dessinée, le cinéma, la télé, Internet,
et plus simplement le monde qui m’entoure.
Que veux-tu, dès que tu fais quelque chose d’un peu étrange on te catalogue comme surréaliste…C’est un
mot qui est tombé dans le langage courant et qu’on emploie à tort et à travers.
Je ne sais même pas si je suis un peintre…
O : Oui, tu aimes dire souvent que tu n’es pas un peintre mais un « fabricant d’images ». Quelle est pour toi la différence entre les deux ?
J-PC : Je fais ce distinguo parce que « peintre » renvoie un peu trop pour moi à une corporation dans laquelle je ne me
reconnais pas vraiment. Mon propos n’est pas de faire de la bonne peinture traditionnelle mais de produire des images, quelque soit le moyen utilisé. Il se trouve que j’ai une formation de
peintre, j’utilise donc mes compétences en ce domaine mais pas de façon exclusive. J’ai fait aussi des tentatives dans d’autres directions.
Ceci dit, j’aime la peinture car c’est un processus lent qui met en œuvre plus qu’une simple habileté manuelle. C’est une forme de magie pour moi, si
tu veux.
O : Tes œuvres peuvent être qualifiées de visionnaires ; comment te viennent ces visions ?
J-PC : Tu veux savoir si je me drogue, c’est ça ?
O : Non ! Je sais que ce n’est pas le cas…Je voulais dire, pars-tu d’une idée prédéfinie ou utilises-tu ce que Ernst nommait
« le hasard objectif » ?
J-PC : J’ai toujours une vague idée de départ bien sûr, je me base parfois sur des croquis avant de commencer une toile, mais je
m’accorde une grande part d’improvisation au cours de l’exécution. J’ai d’ailleurs du mal à terminer mes toiles, je ne les considère jamais comme achevées. Pour cette expo, je voulais creuser le
thème du paysage qui est un peu délaissé actuellement. On voit des portraits partout mais assez peu de paysages. Donc j’ai commencé par en faire un, puis d’autres idées sont venues se greffer
là-dessus en même temps que ma technique se transformait. J’ai une direction, mais j’emprunte des chemins tortueux…
Et puis chaque tableau t’apporte une clé pour franchir la porte suivante. N’en déplaise aux conceptualistes, on ne progresse qu’en travaillant, parfois
laborieusement.
Quant à la signification de ces images, elle ne m’apparaît clairement qu’à de rares occasions.
C’est pulsionnel si tu veux, donc difficilement explicable. C’est comme les titres des œuvres; ils viennent parfois spontanément, d’autres fois ils mettent des mois à se formuler.
O : Tes tableaux ont un sens, ils veulent dire quelque chose au final.
J-PC : Sûrement…Mais j’avoue que je mesure mal l’impact qu’ils procurent sur les gens, c’est quelque chose de très personnel et je
n’ai pas toutes les clés.
O : Justement, on dirait des énigmes. Il y a parfois un côté littéraire, théâtral, dans tes toiles, une sorte de mise en scène de
l’espace. Tu racontes une histoire, non ?
J-PC : Une histoire muette. Quand tu regardes une montagne, elle te raconte elle aussi une histoire, son histoire, que tu peux lire
dans sa forme, sa matière. Elle ne dit rien mais elle te parle, tu vois ? Peut-être que c’est cette forme de langage que je cherche à exprimer dans mes paysages.
C’est vrai qu’il y a parfois des « scénettes », mais peu d’action. J’ai tendance à minéraliser l’action, à mettre en valeur le silence, le
vent, le vide. Tout cela est assez méditatif en somme.
O : Ce que tu fais est très «organique », il y a prédominance du viscéral, de l’ossuaire. Une certaine forme de pétrification
aussi, voire de fossilisation, comme tu dis… On dirait toujours qu’on arrive après un cataclysme et qu’on découvre les restes d’une ancienne activité vivante, mais brisée, en lambeaux. Je trouve
qu’il y a une sorte de paix sous tension qui émane de tout ça, une paix inquiète, sur le point de rompre…
Le ciel en comparaison est toujours serein ! Tu attaches une grande importance à ce contraste ?
J-PC : Le fait est que j’habite en Provence et que les paysages qui m’entourent ont souvent cet aspect, à la fois torturé et pelé
pour la terre, et parfaitement indifférent et bleu pour le ciel ! Les nuages ne font que passer, il ne pleut jamais... c’est un climat très dur ! Inconsciemment je dois avoir tendance à
le reproduire dans mes tableaux. Si j’habitais en Bretagne, les choses seraient sans doute différentes.
O : Tu montres à l’entrée de la galerie deux grandes toiles sombres, violentes, qui contrastent avec le reste de l’exposition. Je les
trouve presque abstraites par certains côtés puisque on n’a plus de repère d’échelle et qu’on ne sait pas ce qu’elles représentent. Sont-elles l’aboutissement de tes recherches
actuelles ?
J-PC : C’est plutôt un départ dans une nouvelle direction. Je cherche en ce moment à retrouver les émotions que j’éprouve en
contemplant d’anciennes gravures, en m’immergeant dans ces gravures. Un grand bain de gris. On trouve toutes les couleurs que l’on veut dans le gris, le noir et le blanc. Une qualité de lumière
surtout. La couleur tue souvent la lumière. C’est mon choix du moment, je sais que la couleur reviendra, mais d’une autre manière. La lumière d’abord.
O : Pourquoi ne pas faire du dessin ou de la gravure directement dans ce cas ?
J-PC : J’en fais aussi, mais c’est techniquement laborieux quand les formats excèdent 2m²! D’autre part, j’ai atteint une
fluidité en peinture que je n’obtiendrais pas en dessinant. Il faut préserver l’élan, c’est primordial. Lorsque j’examine en détail une gravure de Rembrandt, je retrouve ce bouillonnement
pulsionnel que j’essaie d’insuffler à mes tableaux.
Rembrandt travaillait à l’échelle de sa main, moi j’essaie de travailler à l’échelle de mon corps tout entier, ce qui s’approche parfois plus de la
danse que de la peinture !
Cela tient à ma façon de travailler, à ma technique si tu veux. Je travaille ces tableaux d’ensemble, en une seule coulée magmatique où la gestuelle et
la vitesse d’exécution entre fortement en ligne compte. Une fois passé ce premier jet, le tableau se refroidi et se fige. Une image apparaît. Je décide ensuite si elle se suffit à elle-même ou si
elle a besoin d’accessoires, ou encore si elle est bonne à jeter. Je détruis beaucoup de toiles, ou je les repeins, ensuite je passe à autre chose. Je ne comprends d’ailleurs pas l’attachement
qu’ont certains peintres pour leurs œuvres une fois finies. Pour moi, le tableau en cours est toujours celui qui compte le plus.
O : A ce sujet, que penses-tu de la polémique suscitée par l’affaire du « bisou » sur la toile de Cy Twombly ?
J-PC : C’est assez symptomatique de la société actuelle…Disons que Twombly a montré son vrai visage, celui d’un vieillard cupide
dénué de la moindre once d’humour et d’humanité. Et je ne parle pas de son galeriste…
O : Quelle serait ta réaction si une jeune fille faisait un bisou sur une de tes toiles ?
J-PC : Ah ! Mais je serais très flatté, évidemment !! Et puis cette toile serait unique, elle n’aurait que plus de valeur à
mes yeux !
O : En toute franchise ?
J-PC : Oui. Je ne pense pas qu’on puisse parler de vandalisme, franchement !
O : Merci Jean-Paul Charles pour cet entretien, on espère que l’exposition sera un succès et que tu reviendras dans quelques mois
nous montrer tes nouveaux monstres picturaux !
J-PC : J’y compte bien ! Il sont déjà en gestation…
Exposition "PAYSAGES PRIVES", jusqu'au 15 novembre. Vernissage vendredi 19 octobre à partir de 19h30. Venez nombreux!

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